Il faut redonner l'espoir à la jeunesse

Aucune génération n'a bénéficié d'autant de libertés et de si peu d'opportunités. » Ce commentaire d'un de mes étudiants au Collège d'Europe résume parfaitement le dilemme auquel la jeunesse se trouve confrontée, non seulement de Madrid à Lisbonne..., mais aussi de Tunis au Caire.
Comment avoir foi en l'avenir si les libertés conquises ou pour lesquelles on se bat toujours ne débouchent sur aucun espoir d'intégration dans le monde du travail ? Hier, les marxistes mettaient l'accent sur la distinction entre libertés formelles, celles de la démocratie capitaliste, et libertés réelles, celles du monde socialiste.
La situation de la jeunesse est certes fort différente des deux côtés de la Méditerranée. La liberté est une conquête de près de quarante ans qui semble avoir toujours été présente à Madrid et à Lisbonne.
A Tunis et plus encore au Caire, la liberté est encore bien fragile. L'Histoire ne s'est pas encore prononcée en Egypte entre le scénario de la révolution et celui de la révolution de palais permettant à l'armée de conserver son pouvoir et ses privilèges.
Pourtant, avec un taux de chômage des jeunes de près de 50 %, l'Espagne n'est pas loin d'atteindre des taux correspondant à ce qui existe de l'autre côté de la Méditerranée. Les jeunes Espagnols qui apprennent l'allemand ou le portugais (pour partir au Brésil) sont-ils à ce point différents de ces jeunes Tunisiens qui sont prêts à prendre tous les risques pour trouver un travail en dehors de leur pays ? Le chômage massif des jeunes est un encouragement aux islamistes de l'autre côté de la Méditerranée et aux populismes de ce côté-ci, un obstacle aux espoirs de démocratisation chez eux et une attaque aux fondements mêmes de la démocratie chez nous.
Une civilisation se juge par sa capacité à inspirer de l'espoir à sa jeunesse. Si ceux qui incarnent le futur ne croient plus en un avenir possible dans les pays qui sont les leurs, c'est l'ensemble de l'équilibre social qui est profondément en crise. Aujourd'hui, tous les pays européens sont à des degrés divers concernés par une problématique qui, à travers inquiétude et désenchantement, favorise la montée du cynisme et de l'irrationalité.
Le sort de la révolution arabe dépend très largement de l'évolution économique. Les manifestants qui occupent à nouveau la place de la Liberté au Caire sont d'autant plus amers que rien n'a changé depuis le départ de la famille Moubarak, que la situation économique du pays et donc le taux de chômage des jeunes continuent à se dégrader. La révolution a été au moins aussi éthique que politique et, sur le plan de la lutte contre la corruption, les progrès semblent largement inexistants.
Là encore la comparaison avec l'Europe peut paraître excessive, mais s'agit-il, dans certains pays européens, d'une vraie différence de nature ou d'une simple différence de degré ?
Le dilemme européen est que, de manière ultime, ce qui est nécessaire économiquement ne sera acceptable politiquement que si les efforts indispensables semblent répartis équitablement. Des deux côtés de la Méditerranée la question de la justice sociale, c'est-à-dire celle de l'éthique, est devenue prioritaire.
Face aux appels des Cassandre qui annoncent tout à la fois la fin de l'euro et la démondialisation, les défenseurs de la construction européenne et du capitalisme libéral doivent avoir présents à l'esprit les avertissements du comte Cavour, l'un des pères de l'unité italienne, selon qui « les réformes faites à temps affaiblissent l'esprit révolutionnaire ».
La rigueur est une chose, mais elle peut conduire à l'explosion sociale sinon à des processus révolutionnaires si elle ne s'accompagne pas de fenêtres d'espoir pour la jeunesse. Comment concilier Pinay, le « père la rigueur », et Keynes, l'homme de la relance par les grands travaux et les grands projets, c'est là toute la question. On ne peut tuer l'Europe pour sauver l'euro, et on ne peut laisser couler l'euro sans entraîner dans sa chute toute la construction européenne.
L'arrivée au pouvoir des conservateurs en Espagne et même le remplacement de Berlusconi par Monti en Italie ne laissent présager rien de bon si leurs messages de rigueur ne s'accompagnent pas d'un souffle d'espoir. La société ne peut tout à la fois, échouer à donner ses chances aux jeunes, et les juger paresseux, intolérants et égoïstes.
Par Dominique Moïsi  conseiller spécial à l'Ifri - LesEchos.fr


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